Les blockhaus de la baie d’Audierne : quand le béton rencontre la mer
Il faut parfois regarder autrement les paysages que l’on croit connaître.
Sur les longues plages de la baie d’Audierne, entre les dunes, les galets et les herbes couchées par le vent, on aperçoit parfois une masse de béton gris. Un blockhaus. Puis un autre. Certains sont presque entièrement avalés par la végétation, d’autres semblent avoir été abandonnés là, au milieu de la plage. Quelques-uns se dressent encore face à l’océan, comme s’ils attendaient quelque chose qui ne viendra plus. Ils font désormais partie du paysage. Et pourtant, lorsqu’on les regarde attentivement, ils racontent une histoire qui est loin d’être paisible.
Une baie tournée vers l’océan… et surveillée par les hommes :
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la côte bretonne devient un territoire stratégique pour l’armée allemande. À partir de 1942, les Allemands entreprennent de renforcer considérablement les défenses du littoral dans le cadre de ce que l’on appellera le Mur de l’Atlantique, l’Atlantikwall. L’objectif est de rendre les côtes européennes occupées aussi difficiles que possible à attaquer en cas de débarquement allié. La baie d’Audierne attire naturellement l’attention. Avec ses longues plages ouvertes sur l’Atlantique, elle offre certains endroits qui pourraient, en théorie, permettre à des troupes de débarquer. La grande étendue sableuse qui s’étire vers la Torche constitue notamment un espace qu’il faut surveiller et défendre.
Mais les Allemands ne fortifient pas la côte au hasard.
Ils observent le relief, les plages, les accès possibles depuis la mer et les voies permettant de rejoindre l’intérieur des terres. Les ouvrages sont ensuite disposés pour former des ensembles défensifs complémentaires : postes d’observation, abris, tobrouks, casemates, positions pour l’artillerie ou encore ouvrages destinés à la défense rapprochée. Chaque morceau de béton a donc sa fonction. Et derrière chaque ouvrage se trouvait autrefois un système beaucoup plus vaste que ce que l’on peut imaginer aujourd’hui en découvrant un simple blockhaus isolé.
Le mystérieux Ero Vili :
Pour comprendre une partie de cette histoire, il faut regarder les galets.
La baie d’Audierne possède un immense cordon de galets appelé Ero Vili. Cette longue accumulation naturelle borde une partie du littoral et constitue depuis des siècles un élément remarquable du paysage. Pendant l’Occupation, ce cordon va pourtant devenir une ressource militaire. À Tréguennec, les Allemands installent une importante usine destinée à exploiter et concasser les galets.
Pourquoi ?
Pour produire des matériaux de construction. Les galets sont extraits, transportés puis concassés afin de fournir notamment les matériaux nécessaires aux travaux de fortification du Mur de l’Atlantique. On estime qu’environ un million de tonnes de galets ont ainsi été exploitées. Aujourd’hui, les vestiges de cette usine sont toujours là. Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans cette histoire : un élément naturel du paysage de la baie a été exploité pour participer à la construction des ouvrages militaires destinés à défendre ce même littoral.
La nature fournissait le matériau. L’homme le transformait en béton, des décennies plus tard, la nature reprend doucement possession de tout cela.
Tréguennec : les ruines d’une histoire industrielle et militaire
À Tréguennec, les vestiges de l’ancienne usine de concassage constituent l’un des témoignages les plus impressionnants de cette période. Il ne s’agit pas simplement d’un blockhaus. On y découvre les restes d’un véritable complexe industriel : des structures massives, des murs de béton, des installations aujourd’hui envahies par les herbes et soumises aux vents de l’Atlantique. À l’époque, le site devait être tout autre.
Le bruit des machines, les matériaux déplacés, les hommes travaillant sur place et l’activité permanente devaient former un contraste saisissant avec la baie telle qu’on la connaît aujourd’hui. Puis la guerre s’est terminée. L’usine a cessé de fonctionner. Les installations ont été abandonnées. Et le temps a commencé son travail. Aujourd’hui, les ruines semblent presque appartenir au paysage depuis toujours. C’est peut-être ce qui rend le lieu si particulier : on ne sait plus toujours très bien où s’arrête la nature et où commence l’histoire.
Des blockhaus qui bougent avec la côte :
C’est peut-être sur la plage que le temps est le plus spectaculaire. Lorsque les ouvrages du Mur de l’Atlantique ont été construits, ils n’étaient pas nécessairement installés là où nous les voyons aujourd’hui. Le trait de côte a changé. Les dunes ont reculé. Les tempêtes ont déplacé les sédiments. Les grandes marées ont continué leur travail. Certains blockhaus se retrouvent désormais beaucoup plus proches de l’océan qu’ils ne l’étaient autrefois. Le blockhaus de Tronoën en est un exemple particulièrement saisissant. Aujourd’hui, il semble presque posé sur l’estran. Lors des grandes marées, l’eau peut venir l’entourer. On pourrait croire qu’il a été construit directement au bord de la mer. En réalité, c’est le paysage qui s’est transformé autour de lui. Le béton, lui, est resté. C’est une image assez puissante de ce que le temps peut faire.
Un ouvrage conçu pour résister aux hommes et aux armes se retrouve finalement confronté à quelque chose contre lequel aucune stratégie militaire n’a été prévue : le lent mouvement de la côte, les tempêtes, les marées et l’érosion.
Quand la mer reprend le dessus :
Il y a quelque chose d’étrange à photographier ces blockhaus aujourd’hui. Ils étaient conçus pour être solides, massifs, presque éternels. Ils devaient protéger des soldats, abriter des armes et résister aux bombardements. Ils représentaient la puissance militaire. Mais devant l’océan, cette puissance semble soudain bien relative. Les angles du béton s’effritent. Le métal rouille. Les murs se couvrent de lichens et de tags. Les algues, les bigorneaux et les moules poussent dans les fissures. Le sable vient parfois recouvrir certaines parties avant d’être emporté par une nouvelle tempête. Et la mer continue d’avancer et de reculer, indifférente à ce que les hommes ont voulu construire.
Il y a là un contraste que l’on retrouve un peu partout sur cette côte : le béton voulait durer, la nature n’a jamais cessé de bouger.
Penhors, Plozévet et les petits ouvrages oubliés :
En remontant vers le nord de la baie, du côté de Plozévet et de Penhors, les vestiges prennent parfois une autre forme. On trouve notamment de petits ouvrages beaucoup moins impressionnants qu’une grande casemate. Certains sont des tobrouks : de petites positions circulaires en béton permettant d’installer une arme, notamment une mitrailleuse. A première vue, ils peuvent sembler insignifiants. Pourtant, ils faisaient partie d’un système de défense pensé dans son ensemble. À Penhors, le dispositif était plus important. Un ancien poste de surveillance français avait notamment été intégré au système allemand, et différents ouvrages permettaient de surveiller et de défendre cette partie du littoral. Ces petites constructions sont faciles à manquer.
Il faut parfois ralentir, quitter le chemin principal, regarder derrière une dune ou entre deux touffes d’ajoncs pour découvrir un morceau de béton qui semble n’avoir aucune histoire. Mais il en a une. C’est justement ce qui rend les promenades sur cette côte passionnantes. On marche dans un paysage magnifique, et soudain, le passé apparaît sous nos pieds.
Plus qu’une ligne de béton :
Le Mur de l’Atlantique n’était pas une simple ligne continue de blockhaus alignés le long de la mer. C’était un ensemble complexe de positions, de postes d’observation, de batteries, d’abris et de défenses rapprochées. Dans le secteur de la baie d’Audierne et du Cap Sizun, certains ouvrages avaient également pour fonction d’observer la mer et de surveiller les mouvements au large.
Plus on s’intéresse à ces vestiges, plus on comprend qu’ils sont les morceaux visibles d’un dispositif aujourd’hui disparu.
Un blockhaus que l’on découvre seul sur une plage était autrefois relié à d’autres positions.
Des hommes y travaillaient. Ils observaient l’horizon. Ils attendaient. Ils communiquaient avec d’autres postes. Et derrière eux, il y avait toute une organisation militaire.
Aujourd’hui, il ne reste parfois qu’un mur de béton couvert de mousse.
Une histoire qui ne se raconte plus de la même manière :
Il est facile, avec le temps, de regarder un blockhaus comme un simple objet architectural. Certains sont devenus des sujets photographiques particulièrement forts. Ils sont graphiques, géométriques, monumentaux. Ils contrastent avec les dunes, le ciel et l’océan. Mais il ne faut pas oublier ce qu’ils représentent.
Ce sont des traces d’une guerre. Des traces d’une période d’occupation. Des lieux dans lesquels des hommes ont vécu, attendu et parfois combattu. Ils rappellent aussi les gigantesques moyens humains et matériels mobilisés pour tenter de rendre cette côte imprenable. Pourtant, malgré toute cette organisation, le Mur de l’Atlantique n’a pas empêché le débarquement allié.
Le 6 juin 1944, les principaux débarquements ont lieu en Normandie, loin de la baie d’Audierne. La Bretagne connaîtra ensuite d’autres épisodes de la Libération.
Les ouvrages de la baie restent alors, progressivement, sans leur fonction première.
La guerre passe.
Le paysage demeure.
Aujourd’hui, la baie a changé :
Plus de quatre-vingts ans ont passé. Lorsque nous marchons aujourd’hui sur ces plages, nous ne voyons évidemment pas la baie telle qu’elle était en 1942. Le littoral évolue constamment. Et cette évolution est particulièrement visible ici. Certains blockhaus se retrouvent sur la plage. D’autres sont partiellement ensevelis. Certains ont basculé. D’autres ont été progressivement intégrés au paysage. La mer leur impose sa propre temporalité. C’est peut-être ce qui est le plus fascinant dans ces vestiges.
Nous avons tendance à penser que le béton est ce qui résiste au temps. Mais face à l’océan, même le béton finit par devenir une ruine.
Regarder autrement la baie d’Audierne :
La prochaine fois que vous vous promènerez sur la baie d’Audierne et que vous apercevrez un blockhaus, prenez peut-être quelques secondes pour vous arrêter.
Regardez sa forme. Observez son orientation. Regardez ce qui l’entoure. La dune, les galets, les oyats, les oiseaux, l’océan. Essayez d’imaginer l’endroit quatre-vingts ans plus tôt. Le paysage devait être semblable et pourtant totalement différent.
Des hommes occupaient ces lieux. Des machines travaillaient à Tréguennec. Des galets étaient extraits de l’Ero Vili. Du béton était coulé. Des positions étaient construites. Des soldats regardaient l’horizon. Et puis, un jour, tout cela s’est arrêté. Il ne reste aujourd’hui que les traces. Des traces parfois imposantes, parfois minuscules, souvent presque invisibles.
Et la mer.
Toujours la mer.
Elle était là avant les blockhaus. Elle les a vus apparaître. Elle les voit maintenant disparaître lentement. Elle recouvre leurs fondations, ronge leurs murs et déplace le paysage autour d’eux. Peut-être est-ce finalement cela que racontent le mieux les blockhaus de la baie d’Audierne. Pas seulement la guerre. Pas seulement l’Occupation ou le Mur de l’Atlantique. Ils racontent aussi le temps. Le temps des hommes, qui construit vite, dans l’urgence et la peur. Et le temps de la nature, infiniment plus lent, mais qui finit toujours par reprendre sa place. Sur cette côte sauvage du Finistère, les blockhaus sont devenus malgré eux les témoins de cette rencontre.
Des cicatrices de béton dans un paysage vivant.
Lorsque le soleil descend sur la baie, que le vent se lève et que les vagues viennent mourir sur les galets, il est parfois difficile d’imaginer qu’ici, autrefois, on préparait la guerre. Aujourd’hui, les oiseaux passent au-dessus des ruines. Les promeneurs longent les dunes. Les herbes poussent dans le béton. Et l’Atlantique continue, inlassablement, de battre contre la côte.
Comme s’il était simplement en train de rappeler que, finalement, aucun mur n’est éternel.

